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L’œil rond
Les origines des cyclopes, dans le monde d’Amos, étaient aussi obscures que la raison de leur œil unique au milieu du front. Cependant, plusieurs contes parlent de ces créatures monstrueuses comme étant de fameux forgerons qui vivaient tout près des volcans où ils avaient installé leurs fourneaux. D’autres histoires rapportent encore que les cyclopes faisaient jadis partie d’une race de géants à trois yeux, dont un se trouvait derrière la tête, et qu’ils étaient devenus les protecteurs de fabuleux trésors. Mais peu importe leur origine, tous les gardiens de la mémoire insistent sur la tendance presque obsessionnelle qu’avaient les cyclopes à vouloir manger les humains. En effet, pour ces monstres, rien n’aurait été plus délectable au monde que d’avoir sur la langue un homme, une femme ou un enfant à croquer ; et seul le goût de la chair humaine les aurait transportés dans des états seconds proches de l’euphorie.
Tandis qu’Amos tâchait de se rappeler ce qu’il avait appris sur les cyclopes, une vieille histoire de Junos lui revint à la mémoire. Cela racontait l’horreur d’un banquet de cyclopes dans un village dont les nombreux habitants avaient tous été avalés les uns après les autres une fois que l’odorat hypersensible de ces géants leur avait permis d’attraper toutes leurs victimes. Au souvenir de ce dernier détail, le porteur de masques écarquilla les yeux de stupéfaction et, machinalement, il renifla son avant-bras. Quoiqu’il ne détectât aucune odeur anormale, il décida tout de même de décamper le plus rapidement possible.
En outre, Amos savait que les cyclopes vivaient en bande et que la viande de mouton constituait la base de leur alimentation.
« Le vent…pensa-t-il avant d’abandonner sa cachette dans le troupeau de moutons. Je dois absolument changer la direction du vent afin que mon odeur lui échappe. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Amos leva le bras, et le vent changea de côté.
« J’espère que cela me permettra d’atteindre la forêt sans avoir à me battre. J’espère aussi que Maelström aura eu le temps de récupérer, car je n’ai pas envie de m’attarder une seconde de plus ici. En attendant, il faut que je rejoigne vite le lagon. »
Comme il allait sortir de sa cachette pour courir vers la jungle, le garçon s’aperçut avec effroi qu’une bonne dizaine de têtes de cyclopes avaient émergé de la cime des arbres autour de lui. Avec leurs grosses narines qui humaient l’air avec férocité, elles étaient tout aussi laides les unes que les autres. Amos songea que son odeur avait fort probablement déclenché une chasse à l’homme sur toute l’île et que ce serait à qui trouverait l’humain le premier afin de s’en délecter.
Il réfléchit vite et saisit deux moutons qu’il plaça en étau de chaque côté de lui. Habituées à ne pas résister à leurs impressionnants bergers, les bêtes se firent dociles, et Amos, soigneusement accroupi entre elles et les doigts bien agrippés à leur pelage, avança ainsi jusqu’à la forêt. Bien sûr, il aurait pu combattre ces monstres, mais Sartigan lui avait appris que les vrais héros ne livrent pas de combats inutilement, mais tentent plutôt de les éviter. Le porteur de masques savait également qu’il n’aurait rien à gagner en affrontant les cyclopes et qu’il devait respecter tous les êtres vivants du monde, même ceux qui dévoraient les humains.
« Vers le lagon, maintenant ! » se dit-il en relâchant les deux moutons.
Malheureusement, il arrive parfois que, même avec la meilleure volonté du monde, les choses ne se passent pas comme on l’avait prévu. Dès qu’Amos amorça sa fuite, une énorme main le captura brutalement et le souleva de terre pour le porter directement à la bouche d’un cyclope. Grâce au masque de la terre, le garçon changea son propre corps en pierre avant que le monstre ne le croquât. Au moment crucial, quelques grosses dents du géant butèrent contre sa proie et éclatèrent en morceaux. Hurlant de douleur, il recracha Amos. Ce dernier, dégoulinant de salive et de sang visqueux, put reprendre sa forme humaine. Pour empêcher le cyclope de le poursuivre, il transforma en sables mouvants la terre sous son adversaire qui s’y enfonça jusqu’à la taille. Puis il fit durcir la matière boueuse afin de l’immobiliser, l’abandonna sur place et s’élança dans la jungle. Le cyclope réussirait certainement, après de gros efforts, à se sortir de ce piège.
Pour accélérer sa course vers le lagon, le porteur de masques créa une puissante masse d’air qui, tout en le propulsant vers l’avant, lui servirait de bouclier si jamais il entrait en collision avec un arbre. Chacune de ses enjambées était extraordinaire à voir. On aurait dit qu’il était devenu une bête volante. Avec une agilité et une légèreté surprenantes, il bondissait d’un tronc d’arbre à une branche, puis retombait sur le sol en effectuant une pirouette. Une seule de ses vertigineuses poussées lui faisait accomplir des pas de géants qui pouvaient l’élever d’un coup au-dessus de la cime des palmiers. En très peu de temps, Amos atteignit le lagon et termina sa course par un plongeon qui fit office de frein et qui le nettoya de la salive et du sang infects du cyclope.
Le bruit de ce plongeon spectaculaire réveilla Maelström qui ouvrit doucement les yeux.
— Nous devrions rester ici quelques jours, grand frère, proposa-t-il à Amos qui sortait de l’eau. L’air est bon, la nature est magnifique et le clapotis de la petite chute est relaxant.
— Cela va te décevoir, mon vieux, mais nous devons partir d’ici au plus vite !
— Ah oui ? Et pourquoi donc ! ? demanda le dragon, étonné.
— Écoute, cette île est infestée de cyclopes. Justement, je viens de faire connaissance avec la mâchoire de l’un d’eux et je peux te dire que je n’ai aucune envie de m’éterniser ici. Tu sais, les moutons que nous avons survolés ? Eh bien, ce sont LEURS moutons !…
— Zut ! Et j’imagine que ce sont eux qui nous ont lancé la grosse pierre ?
— Exactement, petit frère !
— Alors, tu as raison, nous devons partir et poursuivre notre route. Par contre, j’aurais bien aimé manger quelques-uns des moutons… Enfin ! je me contenterai encore de pêcher de gros poissons et cela devrait suffire à me remplir l’estomac.
— Tu es sage, Maelström, Maintenant, approche que je replace le harnais de voyage.
Alors que les deux voyageurs se préparaient à décoller, d’effroyables cris leur parvinrent. On aurait dit des hurlements de douleur qui provenaient de la plaine des cyclopes. Comme si les monstres s’entre-déchiraient.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe là-bas ? demanda le dragon, figé. Leur aurais-tu joué un mauvais tour, par hasard ?
— Mais non ! Je ne leur ai rien fait, moi, à ces créatures ! s’exclama sincèrement Amos. Bon d’accord, j’ai piégé un cyclope qui cherchait à me dévorer, mais sans plus…
— À les entendre hurler comme ça, ce doit être grave… Qu’en dirais-tu, Amos, si nous allions y jeter un coup d’œil ?
— Je suis d’accord, mais soyons très prudents ! répondit le garçon, curieux de savoir ce qui pouvait bien se passer plus loin. À moins que… Tu sais, Maelström, les cyclopes combattent d’énormes aigles qui vivent au sommet du volcan. Les oiseaux leur volent parfois des moutons et les géants ne semblent pas trop les apprécier ! Peut-être que ces cris que nous entendons ont quelque chose à voir avec ça…
— Oui, c’est possible… Mais j’y pense… Peut-être qu’ils nous ont confondus avec les aigles quand ils nous ont attaqués. Qu’en penses-tu, Amos ?
— Je crois plutôt que les cyclopes ont détecté ton envie de chair fraîche de mouton ! Bon, allons-y, maintenant !
Maelström étira ses ailes et, en manœuvrant habilement, il s’éleva au-dessus des arbres.
— Prends encore de l’altitude, lui dit Amos. De cette façon, nous serons protégés d’éventuels jets de pierre. Voilà… Maintenant, je vais les observer avec ma lunette d’approche !
Le dragon avait obéi docilement car, tout comme Amos, il n’avait pas envie d’être la cible d’un autre projectile qui aurait pu l’envoyer au sol. Un atterrissage forcé par jour était largement suffisant.
— Je n’arrive pas à le croire ! lança Amos en observant la plaine des cyclopes. Ils sont…
— Oui ? Ils sont ? ! Ils sont quoi ? fit Maelström en traversant un gros nuage de fumée opaque qui s’élevait de l’endroit.
— Morts ! Ils sont tous morts !
— Morts ? Comment ça, morts ?
— Descendons, allons voir !
À travers sa lunette, Amos voyait les corps brûlés et déchirés d’une dizaine de cyclopes. Certains avaient des membres arrachés, et leur mine terrifiée donnait à penser qu’ils avaient tous subi un terrible choc. Des milliers de moutons gisaient sur le sol, et la plupart étaient complètement calcinés. On aurait dit qu’une bombe avait sauté en plein centre du pâturage et que seuls les animaux qui avaient eu la chance d’être suffisamment éloignés s’en étaient sortis, leur pelage néanmoins roussi par le feu.
En se posant sur le sol, Amos constata que ses yeux ne lui avaient pas joué de mauvais tour : une grande partie de la plaine avait bien été saccagée et l’herbe calcinée dégageait toujours une épaisse fumée. On avait l’impression qu’une tornade de feu était passée et avait ravagé l’endroit. Tout à coup, le porteur de masques se mit à douter des conséquences qu’avait pu avoir son utilisation du masque de l’air et, un peu inquiet à l’idée d’être responsable d’une telle catastrophe, il tenta de se remémorer chacune de ses actions afin de s’assurer qu’il avait un contrôle adéquat de ses masques.
« Est-ce qu’il se pourrait que j’aie eu un instant de distraction qui aurait provoqué tout ça ? Il m’est bien arrivé de faire brûler Berrion accidentellement… Par contre, les circonstances étaient bien différentes…
En plus, je ne me rappelle pas avoir ordonné au vent et au feu de s’unir dans un tourbillon. Pourtant, c’est ce qui semble être passé ici… Tous ces sillons calcinés… »
— Amos ? Tu crois que je pourrais me servir, là, maintenant ? demanda subtilement le dragon.
— Hein ? Quoi ? Te servir ? Te servir de quoi, Maelström ?
— Les moutons, Amos. Je te demande si je peux manger quelques moutons qui sont déjà morts, précisa Maelström, excité par le parfum du gargantuesque festin qui l’entourait.
— Ah ! d’accord ! Mais vas-y… sers-toi, approuva Amos distraitement, car il venait de remarquer quelque chose d’intéressant.
Il s’approcha de ce qui ressemblait à deux empreintes et découvrit qu’il s’agissait de deux traces de bottes dont les semelles semblaient être constituées de petits ossements liés les uns aux autres en une tresse épaisse. Le plus curieux, c’est qu’il n’y avait aucune autre trace alentour.
« Voilà un indice du coupable. Celui qui a fait cela est arrivé sur l’île par les airs, supposa le garçon. Il s’est posé ici, il a jeté son mauvais sort, puis il est reparti vers le ciel. Je me demande bien quel genre de guerrier est capable d’un tel prodige ? Peut-être un puissant magicien icarien ? En tout cas, manifestement, il n’aime pas beaucoup les cyclopes ! »
Cette dernière explication suffisait à Amos et il était enfin prêt à partir. Il se retourna pour en aviser Maelström mais, à le voir s’empiffrer de moutons, il préféra ne pas le déranger et décida de retarder encore un peu le moment du départ. Pour passer le temps, il marcha lentement le long du pâturage et avisa un large sentier. C’était sans doute le chemin qu’empruntaient les cyclopes pour se rendre à leur troupeau.
En suivant le chemin à travers la jungle, Amos se retrouva bientôt à l’entrée d’une énorme grotte. Partout autour gisaient d’innombrables bateaux délabrés qui, loin de la mer, se détérioraient maintenant dans l’humidité tropicale.
« Les pauvres marins n’ont pas eu de chance, pensa le garçon. Les cyclopes n’en ont probablement fait qu’une bouchée. Ce cimetière de bateaux éventrés, juste à l’entrée de leur grotte, indique bien que les mangeurs d’hommes ont fouillé les navires de fond en comble à la recherche de survivants. »
Comme il allait retourner à la plaine et mettre fin au festin du dragon, une idée lui traversa l’esprit.
« Peut-être que je pourrais trouver quelques bonnes cartes de navigation dans ces bateaux, se dit-il. Elles me seraient très utiles pour la suite de mon voyage. »
En commençant sa fouille, Amos remarqua un étrange bateau aux épaisses parois transparentes évoquant la forme d’une baleine. Malgré sa fragilité apparente, c’était l’épave la plus épargnée de toutes. Cependant, le garçon ne trouva rien d’intéressant à bord, sinon des dizaines de grosses boules de métal rondes ressemblant à des boulets de canon. Pressé par le temps, il décida de ne pas s’y attarder et se mit à la recherche de cartes, de journaux de bord ou de cahiers de notes qu’il pourrait emporter.